Septembre : Philippe Meirieu
Environ 150 personnes, dont beaucoup de jeunes enseignants, se sont déplacés vendredi 26 septembre dernier sur l'invitation de Go Citoyenneté. Une salle comble et attentive - preuve que le débat politique sur les grands sujets de société est plus que jamais nécessaire - a suivi les interventions nourries et passionnées de Paul Bron, adjoint à l'Education de la Ville de Grenoble, et Philippe Meirieu, pédagogue reconnu aux idées bien arrêtées sur la sphère éducative.
Face à la confiscation du débat au niveau gouvernemental et à la mise en œuvre des réformes DARCOS se posent un certain nombre d'interrogations à l'ensemble des acteurs en prise avec l'éducation : corps enseignant, élèves et parents d'élèves, associations, collectivités. Les communes notamment sont directement touchées par le désengagement de l'Etat, et les nouvelles prérogatives que la loi vient de leur confier en matière d'accueil des enfants en cas de grève et de gestion des nouveaux calendriers scolaires (semaine de quatre jours). Gilles Escala, Président de GO Citoyenneté, introduit la séance par des remerciements aux participants et une rapide présentation du mouvement. En dépit d'un score électoral un peu décevant aux dernières élections municipales, GO peut aujourd'hui se prévaloir de cinq élus dans la majorité, partie prenante des décisions communales : JP Motte ex-tête de liste, aujourd'hui conseiller municipal délégué à la Politique de la ville, responsable de la commission Solidarité et également vice-président à la Metro chargé de l'habitat et des gens du voyage et Président de la SEM Grenoble habitat ; Florence Hanff adjointe à la politique intergénérationnelle et aux personnes âgées ; Paul Bron adjoint à l'Education ; Hakima Necib CMD aux pratiques culturelles, Aline Blanc-Tailleur CM et conseillère communautaire, le communautaire montant régulièrement en puissance. En guise d'introduction au débat, Gilles Escala cite Pierre Rosanvallon, qui dans son dernier ouvrage la légitimité démocratique prône de " rétablir la confiance sociale par des procédures de microdémocratie complétant les instances classiques", une méthode chère à GO.
Sylvie Barnezet, animatrice de la séance, invite toutes les personnes intéressées par les questions éducatives à poursuivre le débat avec GO lors d'une prochaine réunion le 23 octobre à 20h30, au Centre social Chorier Berriat.
Après une brève biographie des deux intervenants , elle passe la parole à Paul Bron. A l'heure des réformes Darcos, prises dans la précipitation et sans concertation, l'adjoint à l'Education propose d'examiner les enjeux locaux de la politique éducative - selon les aspirations de GO. On assiste en effet à une dérive libérale qui tend à mettre en place un marché national et local de l'éducation, et qui met les collectivités locales à l'épreuve, le tout sans fondement pédagogique vraiment cohérent, et sans grand respect des rythmes de l'enfant. Parmi les questions cruciales qui se posent, Paul Bron met l'accent sur la semaine de quatre jours, les aides personnalisées et le service minimum. 1. La semaine de quatre jours : Mise en place par un décret du 15 mai 2008, elle est entrée en vigueur dès la rentrée de septembre. Rappel : à Grenoble jusqu'alors, 20% des écoles travaillaient le mercredi matin, 80% le samedi matin. Concrètement, ce nouveau calendrier a plusieurs impacts : - On passe de 26 à 24 h d'enseignement (2h sont consacrées à l'aide personnalisée aux enfants en difficulté) - Le samedi matin est supprimé - les quatre jours sont répartis en 4 x 6h. Si l'opinion publique est majoritairement favorable à la libération du samedi matin, Paul Bron souligne que la semaine de quatre jours est contraire au respect des rythmes de l'enfant. Depuis 20 ans la plupart des spécialistes en la matière s'accordent à trouver trop longue une journée de 6 h. Il est de plus demandé de mener à bien des programmes plus importants en moins de temps. Enfin, cela influe sur les horaires de travail du personnel Mairie (ATSEM…) Sur ces questions, la Ville de Grenoble souhaite concerter avec les parents d'élèves pour tenter de trouver une organisation différente ; la demi-journée du samedi pourrait par exemple être reportée au mercredi matin. Paul Bron rappelle également que la semaine de 4 jours peut pénaliser les familles et les enfants en difficultés.
2. L'aide personnalisée :
A Grenoble, la municipalité a choisi de proposer cette aide à 16h30. Le problème : cet horaire chevauche d'autres types d'offres : PEL, aide aux devoirs, études surveillées, RASED (qui menace de disparaître malgré son grand intérêt)… Il s'agit de trouver une cohérence à cette concurrence d'offres. La Ville travaille sur cette question avec l'Education nationale, qui est forcée d'acquérir une culture de partenariat ! Idées à l'étude : recomposer les espaces entre les différents partenaires sur un même quartier, rationaliser l'utilisation des bâtiments scolaires qui de fait sont maintenant libres 3 jours sur 7. Dans ce contexte, la mise en place du Plan Educatif Grenoblois est un vrai défi.
3. Le service minimum en cas de grève de plus de 25% du personnel enseignant (loi du 20 août 2008) : une loi contestable à plusieurs égards.
- Il est demandé aux communes de se substituer aux grévistes - Cela banalise l'école comme "garderie" - Son organisation est quasi-impossible : dans l'hypothèse de 40% de grévistes dans les écoles grenobloises, il faudra trouver 300 personnes pour remplacer le personnel en grève ! Doit-on se situer hors la loi, ou l'appliquer en montrant son caractère inapplicable ? La Ville de Grenoble a décidé d'appliquer la loi, en accueillant les élèves dans des conditions de sécurité satisfaisante. Les quelques points positifs des réformes Darcos (intégration des élèves handicapés et soutien scolaire) ne suffisent pas à rendre acceptable b[ce désengagement de l'Etat en matière éducative, qui ne garantit plus l'avenir et augure une augmentation de l'échec scolaire. Intervention Philippe Meirieu
Philippe Meirieu souscrit pleinement au diagnostic de Paul Bron à un détail près : selon lui il n'y a pas de "réformes Darcos", ni même "Sarkozy" : tout était déjà écrit dans le programme du MEDEF ! cf l'ouvrage iconoclaste de Denis Kessler, qui souhaite sans vergogne "faire sauter le verrou de l'Education nationale".
Philippe Meirieu s'inquiète du mouvement général de société impulsé par le gouvernement actuel vers une libéralisation et une marchandisation du bien commun, assorties d'un démantèlement programmé du service public. le danger est réel de voir la société française dériver vers les modèles ultra-libéraux prétendument parfaits, qui fascinent le gouvernement, alors même qu'ils sont fortement ébranlés aujourd'hui (USA). Le débat éducatif français souffre de plus d'une grande confusion : on ne sait plus si le "niveau" a monté ou baissé, si l'école républicaine a bien rempli son rôle … Historiquement, rappelle Philippe Meirieu, on a assisté en France depuis 1959 (scolarité rendue obligatoire jusqu'à 16 ans) à un grand mouvement de démocratisation dans l'accès à l'école : cette "explosion scolaire" s'est traduite entre 1963 et 1968 par l'inauguration d'un collège par jour ! En mai 68, pour la première fois, tous les jeunes français de 16 ans étaient scolarisés. Au sein du système éducatif, cette démocratisation massive n'a malheureusement pas été accompagnée des modifications nécessaires sa mise en œuvre : il n'y a pas eu de démocratisation de la réussite. Les élèves auxquels on a permis d'accéder massivement à l'école et qui y échouent sont passés de victimes à coupables, alors même qu'ils n'ont pas les moyens, de par leur entourage, de réussir. les élèves et leurs familles ont dès lors un sentiment d'imposture. On a produit l'inverse de ce qui était espéré, à savoir une augmentation progressive de la sélection sociale : la réussite n'a jamais été aussi élitiste qu'aujourd'hui, et cette "fracture scolaire" grandissante préfigure quelques explosions … Selon Philippe Meirieu, si les classes moyennes ont globalement tiré leur épingle du jeu de cette nouvelle donne, les classes dites populaires sont moins satisfaites. On serait en face d'une alliance classes supérieures / classes moyennes qui s'accordent pour laisser tomber ceux qui ne peuvent pas intégrer le système. En tout état de cause, l'échec scolaire touche aujourd'hui quasi-exclusivement des couches de population très identifiées. Il faut apporter à ces 20% d'élèves en échec les fondamentaux de la citoyenneté, en étant conscients que cela va coûter un peu cher : il est plus difficile de faire réussir des élèves qui sont en situation de fragilité. Cela demande un fort volontarisme politique et une conscience des idéaux républicains, surtout si l'on considère que les parents de ces 20% d'élèves représentent à peine 8 % de l'électorat …
Le gouvernement actuel semble considérer qu'il suffit d'instiller une dose suffisante de concurrence comme gage de l'amélioration. "Modernisation" devient synonyme de "mise en concurrence". Dans cette logique, l'Etat n'a pas à garantir la qualité du service public, qui serait garantie par les rivalités. Pour Philippe Meirieu, cette idéologie libérale n'est que le "ripolinage de l'adage du XVIIIème siècle selon lequel le bien commun est égal à la somme des intérêts individuels".
L'on assiste dès lors à un paradoxe : le désengagement de l'Etat sur les fondamentaux républicains va de pair avec un surinvestissement de la fonction évaluative, afin que les "consommateurs d'école" que nous sommes devenus choisissent le meilleur rapport qualité / prix… Va-t-il rester du temps aux enseignants pour enseigner ? L'on assiste de plus à la disparition progressive d'une multitude de postes qui permettaient d'apporter une aide aux élèves en difficulté, à la disparition programmée de formations continues, à des coupes franches dans l'Education populaire. Le système va devoir fonctionner à flux tendu. Dans cette conception, pas de place pour la prévention : on fait de la gestion. En résumé, on est face à un système d'annonces (1 réforme par jour ou presque), qui cache une organisation très cohérente dans laquelle la concurrence prend le pas sur la solidarité, la résignation à l'exclusion des plus faibles apparaît comme nécessaire et les idéaux républicains sont abandonnés
Il existe des alternatives à cette désagrégation du système éducatif.
Philippe Meirieu défend l'idée de faire du samedi matin un moment particulier pour favoriser le dialogue familles – parents – école. La semaine de quatre jours peut être organisée autrement (cf les réflexions actuelles de la Ville de Grenoble), en respectant mieux les rythmes de l'enfant, même si l'on sait que les horaires demeurent trop lourds. Sur la question de l'aide personnalisée, la multitude des initiatives proposées crée une certaine confusion et risque de mettre en œuvre la concurrence au sein du dispositif, voire d'attiser la suspicion latente entre familles et enseignants Il est urgent de faire un travail de remise à plat et de communication en direction des familles pour clarifier ce "millefeuille". Ce travail doit se faire en partenariat avec tous les acteurs. Il faut néanmoins prendre garde à ne pas se reposer sur ces dispositifs de rattrapage de l'échec, dont la multiplicité a pour effet d'entraîner une accélération élitiste dans le fonctionnement quotidien de la classe. Quant aux nouveaux programmes, fabriqués en 15 jours, ils sont caricaturaux et schématisants, alors que ceux de 2002 avaient atteint un relatif équilibre. Il faut continuer à réfléchir sur les méthodes d'enseignement pour faire réussir tous les enfants. Ce qui renvoie à la question éducative dans son ensemble : quel défi de vouloir imposer des règles à un enfant dans une société qui a érigé le caprice et la satisfaction immédiate des besoins en mode de fonctionnement ! Dans une société qui laisse se développer à l'égard de la jeunesse une politique commerciale de surconsommation, il est difficile d'exiger des enseignants qu'ils "tiennent" leurs classes, et des élèves qu'ils intègrent sans heurts l'exigence scolaire. Dans ce modèle de société, les parents ne démissionnent pas : ils n'ont plus les outils de l'autorité. 53% des élèves scolarisés ont la télé dans leur chambre, sans parler du problème des jeux vidéos, d'internet, des téléphones portables…. Les questions liées à la parentalité sont aujourd'hui fondamentales Au terme de cette intervention, la salle est invitée à s'exprimer et à poser des questions aux orateurs:
Question "Difficultés d'intégration des familles"
Il est souligné que les difficultés d'intégration de certaines familles (étrangères ou non), et les barrières économiques sont autant de facteurs de l'échec scolaire. PH. Meirieu ajoute que le bagage initial du langage est un frein supplémentaire à la réussite : un enfant peut démarrer sa maternelle en maîtrisant 600 ou 6000 mots, et l'école a bien sûr du mal à compenser complètement cet écart. L'intergénérationnel a un grand rôle à jouer pour favoriser le passage de relais et le lien constructeur de l'enfant avec ses racines, réelles ou imagées. L'école doit rendre possible et favoriser des relations entre groupes qui ne se rencontreraient pas autrement : mixité générationnelle, culturelle …
Question "A quoi sert l'école ?"
A une question sur le rôle de l'école en tant que service public ("à quoi sert l'école ?"), le pédagogue répond en détaillant les trois institutions complémentaires, piliers de la construction d'un enfant : - la famille au sein de laquelle il construit son origine, sa personnalité - l'école, lieu de la découverte de l'altérité, qui lui ouvre progressivement des horizons - les pairs, par exemple dans ce "tiers-lieu" qu'a représenté l'Education populaire pendant longtemps (colos, clubs sportifs, scouts…) : ces pairs sont des passeurs avec lesquels l'enfant grandit et peut exprimer sa personnalité.
Question "C'est quoi la réussite scolaire?"
Avec un brin de provocation, il est demandé à Philippe Meirieu de préciser sa conception de la réussite scolaire : un ingénieur noyé dans le travail après des années d'études supérieures, ou un ouvrier modeste et sans grand bagage intellectuel, mais épanoui ? Philippe Meirieu réplique qu'une scolarité "réussie" est bien sûr multiforme, dès lors qu'elle a permis à l'élève a minima de maîtriser les fondamentaux de la citoyenneté (notamment pouvoir comprendre le monde et s'y situer) au terme de la scolarité obligatoire. Ne pas fabriquer des citoyens à plusieurs vitesses est un devoir de l'Etat, malheureusement à l'heure actuelle on "lâche dans la nature" des enfants de 16 ans qui ne comprennent pas les enjeux du monde dans lequel ils vivent … Pour pallier en partie ce déficit, Philippe Meirieu croit beaucoup aux vertus de l'écriture et préconise la mise en œuvre de tous les programmes d'incitation à l'écriture.
Question "Lisibilité des pratiques pédagogiques"
Une enseignante exprime son étonnement de voir que les parents des enfants les plus en difficulté sont les premiers à réclamer le retour aux méthodes d'enseignement traditionnelles. Pour Philippe Meirieu, cela s'explique par le fait que les pratiques pédagogiques sont très peu lisibles pour les familles en difficulté, qui ont du mal avec l'école. Elles se rassurent en se raccrochant aux idéologies ambiantes. Ces familles sont de plus très peu présentes au sein de l'école : on les voit rarement aux réunions de parents. Une solution pour améliorer le rapport à l'école et faire cesser les fantasmes serait de proposer un temps d'accueil des parents dans les classes pendant le temps scolaire (avec un code déontologique), afin qu'ils puissent se faire une vraie représentation de ce qui se passe à l'école avec leurs enfants. De telles mesures iraient au-delà de la simple communication avec les familles, qui reste de toutes façons indispensable.
Question "l'école peut elle être un tiers-lieux"
La classe peut être en partie ce tiers-lieu, mais reste un endroit où le maître est synonyme de référence institutionnelle et d'autorité, ce qui court-circuite le processus. Cela dit, la France est l'un des pays du monde qui sous-estime le plus l'échange entre élèves, entre "pairs" malgré son évident intérêt (cf expériences canadiennes) : il a été prouvé par exemple que les classes multiniveaux réussissaient plutôt mieux que les autres.
Question"multiplication des offres = multiplication des chances ?"
Question "Règles/programmes nationales ou locales"
Question sur le film entre les murs
Pour en savoir plus sur Philippe MEIRIEU :
http://www.meirieu.com/ Mercredi 1 Octobre 2008
G O
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