QUARANTIÈME ANNIVERSAIRE DE LA CRÉATION DE LA MAISON DE LA CULTURE DE GRENOBLE

Dans le Dauphiné - Libéré du 4 octobre 2007, à propos du 40ème anniversaire de la création de la Maison de la culture, Michel Orier dénonçe : "le pessimisme culturel des élites" et appelle "à sortir du prisme d'une sociologie de la culture assez mal faite en général, dans la mesure où elle ne sait pas mettre les éléments en lien".
"Il y aura d'abord un temps de réflexion…J'aimerais que Grenoble soit un point de rupture avec le discours dominant selon lequel la démocratisation culturelle est un échec".




LA BOUSSOLE ET LE THERMOMÈTRE (Jean Caune)

QUARANTIÈME ANNIVERSAIRE DE LA CRÉATION DE LA MAISON DE LA CULTURE DE GRENOBLE
"Nous vivons dans un monde nouveau.
Et nous devons trouver un chemin dans ce monde".

Paul McCartney

Tout au long de son histoire, la Maison de la culture de Grenoble a contribué à dessiner le paysage artistique et culturel grenoblois. L’idée de Michel Orier de marquer son quarantième anniversaire est à saluer, surtout s’il s’agit d’accompagner par une réflexion ce qui ne saurait se limiter à une célébration. Pourtant, l’interview qu’il vient de donner au Dauphiné Libéré ne manque pas de susciter un léger doute sur les bases qu’il compte donner à sa démarche.
Comment, en effet, penser la place et la fonction des équipements culturels, aujourd’hui, sans les situer dans le contexte d’une société française en crise dans laquelle les inégalités devant le savoir et la culture, se sont cristallisées, quand elles ne se sont pas accentuées ?
Comment imaginer que les ambitions et les conditions de la démocratisation culturelle, formulées dans les années soixante, en pleine période des "Trente Glorieuses", à la fin d’un processus de décolonisation et à l’aube de la massification de l’université soient encore envisageables dans les mêmes formes et avec les mêmes objectifs ?

Les propos de Michel Orier laissent rêveurs. Il souhaite rompre avec le discours dominant. Louable intention. L’ennui est que le discours qui, aujourd’hui, interroge la signification d’une démocratisation culturelle fondée sur la diffusion des œuvres est loin d’être dominant : il n’est guère entendu par les élus et les responsables culturels. Ce discours, qualifié par Michel Orier de pessimiste, ne soutient pas que la démocratisation a été un échec. Elle a, entre autres, participé à ce processus de décentralisation qui fait que la province n’est plus le « désert culturel » dont parlait Malraux. La question est de savoir si le dispositif des établissements sur lequel elle s’appuie (création, diffusion, médiation), prend bien en compte la segmentation de la société et l’absence d’un « partage du sensible », condition du "Vivre -ensemble".
Comment ignorer les travaux de la sociologie de la culture, dont Michel Orier pense qu’ « elle est mal faite en général », — que ce général est savoureux — et de la réflexion philosophique contemporaine qui mettent en question les fondements sur lesquels continuent de fonctionner les politiques culturelles ? Être sourd à ces discours revient à casser le thermomètre qui évalue l’état des lieux et à figer la direction de la boussole qui indique la direction à prendre.
Il est vrai que l’affirmation qui déclare que les équipements culturels ont « fait plutôt mieux que les grandes écoles », dans leur démarche de démocratisation, permet de ne pas être attentif à la perte de sens de la politique culturelle. Surtout si le constat que « ce n’est pas la haute bourgeoisie qui fait le public du théâtre ou de la danse » est porté au crédit de la dite “démocratisation”. Ce dernier fait est indiscutable. À ceci près qu’il a été initié par l’aventure du Cartel, avant la guerre et poursuivi par la décentralisation théâtrale, après la guerre.

La crise de société dont il faut prendre acte impose d’autres exigences que celles d’une politique culturelle née dans les années soixante, essoufflée et sans emprise sur le délitement du lien social.
Jean Caune


BEAU DÉBAT EN PERSPECTIVE ! (Cécil Guitart)

QUARANTIÈME ANNIVERSAIRE DE LA CRÉATION DE LA MAISON DE LA CULTURE DE GRENOBLE
Je ne sais à qui Michel Orier adresse l'injonction de rupture avec un discours dominant qui tendrait à stigmatiser la "démocratisation culturelle", ni qui sont ces "élites intellectuelles qui sombrent dans le pessimisme" ?
ni à quels sociologues il s'en prend qui ne sauraient pas faire leur métier de chercheur ? Ceux du Ministère de la culture ? Les universitaires de l'IEP ? Les chercheurs du CNRS ou de l'ENS Lyon ? Fait - il allusion à une enquête sur les pratiques culturelles des grenoblois parues en 2006, et sur leur comportement culturel, en 2005 ? Une chose est sûre, c'est que avec de tels propos, Michel Orier lance avec véhémence, une réflexion qu'il estime importante, au moment où l'on va célébrer le 40ème anniversaire de la Maison de la culture de Grenoble, aujourd'hui MC2. Dont acte !

Nous considérons dans notre mouvement GO - citoyenneté, que le "référentiel démocratisation culturelle", ne constitue pas un échec, et que grâce à André Malraux et à tous les ministres de droite et de gauche qui lui ont succédé, le paysage institutionnel culturel de la France est envié et enviable.
Pourtant nous faisons partie de ceux, de plus en plus nombreux, qui considèrent que, 50 ans bientôt après Malraux, ce référentiel s'essouffle dangereusement.
-Au plan national toutes les enquêtes soulignent le tassement de l'entreprise de démocratisation culturelle qui butte sur une fatalité sociologique dans la fréquentation d'une population dont on a pas vu l'émergence interculturelle. Pour le spectacle vivant, le pourcentage est nettement inférieur à 10 %. Cela se confirme avec les 94 000 entrées de MC2 en 2006. En effet ramenées aux 34 % de grenoblois intra-muros, cela représente moins de 10 000 personnes physiques différentes, soit 6 % de la population.
-Au plan international, la position de repli de la France, à travers la défense de "l'exception culturelle", a fragilisé un pays qui s'enferme dans une citadelle culturelle (même pas assiégée !).
-Au plan local, l'héritage jacobin s'inscrit en ombre portée des politiques nationales
avec le risque d'oublier les territoires qu'il faut cultiver et les populations qu'il convient de ré - enchanter.

On peut aujourd'hui préférer (c'est notre cas à GO), à démocratisation culturelle, le référentiel de "diversité culturelle" qui réhabilite l'importance des territoires et de ses habitants.
Ce référentiel adopté par la France avec 150 autres pays (charte de l'UNESCO sur la diversité culturelle, adoptée le 2 novembre 2001), privilégie la cohésion sociale dans un pluralisme culturel qui reflète la diversité des populations.
Porteuses de citoyenneté et de droits culturels, cette charte remet en question les politiques passées, au bénéfice des personnes qui ont été les grandes oubliées des politiques françaises.
Nous ne savons pas si ce nouveau référentiel des politiques culturelles, incarne "un pessimisme culturels des élites", mais il nous semble que les grands professionnels de la culture devraient - être attentifs à ne pas stigmatiser ainsi les observateurs qui constatent des vérités qui ne sont pas toujours bonnes à dire.
Beau débat en perspective, mais s'agissant de culture, le "point de rupture" n'est pas forcément à l'endroit où on l'imagine.
Cécil Guitart


Mercredi 10 Octobre 2007
Jean Caune et cécil Guitart
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