"13 propositions pour changer l'école"



Paul Bron : Adjoint au maire de Grenoble chargé de l'éducation

L'école est critiquée de toutes parts. Dernièrement encore, les rapports de l'Institut Montaigne et de la Cour des Comptes pointent un diagnostic sévère, sombre et sans appel : « L'école aggrave les inégalités scolaires et sociales ».

La réforme Darcos sur les rythmes scolaires (suppression de l'école le samedi et le mercredi, 24h de classe sur 4 jours) imposée en 2008, n'avait guère enflammé le monde éducatif à l'exception de quelques acharnés. Las, les enseignants et les parents avaient d'autres préoccupations. Pourtant après les remarques acerbes de l'académie de médecine, l'opiniâtreté des fédérations de parents d'élèves et un changement de ministre de l'éducation nationale, le débat sur les rythmes scolaires va être ré ouvert. Tant mieux. Mais du même coup la France découvre l'ampleur de l'échec scolaire et les limites de l'égalité des chances, et la réflexion sur des rythmes se transforme en une énorme nécessité de changement de notre système scolaire.
Cette situation paradoxale peut être propice, non seulement à un large débat sur les rythmes scolaires, comme l'a annoncé Luc Chalet, mais plus globalement à une refonte d'un système scolaire qui n'engendre (presque) plus d'ambitions de promotion individuelle et collective. Notre modèle a les yeux tourné vers les élites, vers l' « excellence » mais nous ne pouvons pas nous contenter d'une école qui rejette les enfants qui n'ont pas eu la chance d'avoir du mérite ou du talent.

Nous ne rebâtirons pas notre école sans débattre, nous confronter, nous affronter, sans courage politique et sans ingéniosité pédagogique. Fédérons nos énergies et nos intuitions afin d'élaborer un corpus de propositions qui pourraient servir de socle pour la présidentielle de 2012.
De nombreuses pistes de travail doivent concerner directement la pédagogie et le fonctionnement interne de l'école - la Cour des Comptes pointent à ce sujet plusieurs dérives : redoublements coûteux et inefficaces, composition des classes trop homogène, orientation basée sur l'échec, affectation des enseignants en fonction de leur âge plus que de leur expérience et motivation – Pour ce qui me concerne, j'en resterai à mon rôle d'élu municipal chargé de l'éducation, sans empiéter sur les compétences des enseignants quant aux pédagogies à mettre en œuvre pendant la classe, et sans préoccupation exhaustive.
Voici quelques propositions, transmises aux Assises Nationales de l'Éducation, à Paris le 5 Juin et aux Etats Généraux du Renouveau, à Grenoble le 18 Juin.


"13 propositions pour changer l'école"
1. Dès la petite enfance, les écarts se creusent. A 3 ans déjà par exemple, l'apprentissage du langage est plus ou moins développé selon que les enfants ont ou non fréquenté une structure d'accueil collectif. La priorité doit aller au développement des modes d’accueil collectif plutôt qu’à un renforcement de prestations favorisant l’interruption de la vie professionnelle. Il est devenu indispensable d'organiser un service public de la petite enfance, non obligatoire et gratuit. La gratuité serait surtout le gage pour les femmes que l’argument économique n’entrerait à aucun moment en compte dans le choix de l’organisation familiale. Pour les plus défavorisés, la crèche sera plus accessible.

2. Notre école maternelle reste un élément essentiel du développement de l'enfant. Appréciée à l'extérieur, elle est menacée par les garants de la rigueur budgétaire et les tenants de la primarisation. Défendons l'obligation scolaire à partir de 3 ans, au lieu de 6ans actuellement. Si la crèche est gratuite et les places en nombre suffisant, plus besoin de débattre sur la scolarisation des enfants de 2 ans.

3. Il n'y a pas de modèle unique en pédagogie. Même s'il est difficile d'imaginer le développement de projets innovants, voir alternatifs tant le système paraît bloqué, ouvrons la porte aux initiatives, aux expérimentations conçue et portée par des équipes d'enseignants motivés en lien avec leur conseil d'école. Créons dans chaque académie, un délégué à l'innovation.

4. Pour les enfants d'âge primaire, la relation à l'enseignant est fondatrice et émancipatrice. Misons sur la qualification des professeurs des écoles pour faire renaitre le " désir d'école ", pour dynamiser le système : revoir pour cela leur statut, leur formation, leur salaire, leur mobilité... qui devraient être projetés à l'aune de l'importance de l'enjeu : l'éducation des enfants est la principale ressource du pays.

5. La formation des enseignants mérite un regard nouveau. La masteurisation et quelques stages ne suffiront pas à transformer un étudiant en pédagogue averti. D'autant plus que notre monde a considérablement évolué depuis 20 ans. La multiplicité des sources de connaissance et d'information ont transformé les missions de l'école. L'enseignant doit devenir l'axe, la ressource, le médiateur d'un véritable réseau éducatif.

6. Les rythmes scolaires sont à reconsidérer et la semaine de 4 jours à supprimer. Si la disponibilité cognitive d'un enfant de 6 ans ne dépasse pas trois heures par jour, celle d'un enfant de 10 ans quatre heures, et qu'un élève en difficulté aura déjà décroché bien avant... si la capacité de concentration de l'enfant, pour être efficace, doit être régulière, alors proposons un rythme adapté en priorité, aux besoins des enfants, tout en tenant compte des rythmes de la famille. Appuyons nous sur les recommandations des chronos biologistes, des médecins, et des pédagogues et trouvons le bon niveau de la prise de décision locale ou nationale.

7. L'école primaire n'a pas de statut. Aucune autonomie juridique, administrative, financière, ni même éducative. L'équipe pédagogique, le directeur, en partenariat avec le conseil d'école, sont pourtant les plus à même pour faire face aux réalités et aux besoins scolaires et éducatifs des enfants. Formulons un statut pour l'école. Non pas un EPEP, établissement public d'enseignement primaire, ouvert par la loi depuis 2004 et jamais mis en œuvre, trop administratif et hiérarchisé, mais une formule souple de gouvernance basée sur l'autonomie pédagogique (voir financière) des équipes.

8. Assouplir la carte scolaire profite aux plus favorisés, accroit la ghettoïsation et renforce les inégalités. Il existe d’autres solutions : rien n’empêche de se donner de vrais moyens pour faire respecter les périmètres scolaires: mettre en place des contrôles, limiter le choix des options, redessiner les contours de la carte scolaire pour mieux dissocier les quartiers des établissements.

9. Bien au delà de leurs compétences obligatoires, les villes sont de plus en plus sollicitées et concernées par l'éducation : intervenants sportifs et musicaux, Atsem, cantine scolaire, santé scolaire, mise à disposition d'équipements sportifs et culturels, intervenants associatifs sur projets, activités périscolaires, classes de découverte ... Réorganisons « le temps des villes » dans le sens d'une continuité éducative autour de l'école, sur la journée et la semaine. Améliorons le temps de la pause méridienne (cantine et animation), la qualité du temps périscolaire avant et après l'école, en délégant le plus possible ces missions éducatives aux associations compétentes.

10. Nos établissements scolaires sont sous utilisés, occupés seulement 24heures par semaines et 36 semaines par an. Et pourtant ils sont bâtis, équipés, organisés pour être dédiés à l'enfance. Reconstruisons un projet éducatif avec les parents, les maisons de l'enfance, les associations, l'école et la commune pour faire de ces bâtiments de vrais « Maisons de l'Éducation ».

11. Depuis prés de 20 ans, des villes éducatrices ont formalisé leur partenariat d'objectifs avec l'éducation nationale, les parents d'élèves, les associations et les institutions locales en expérimentant des Projets Éducatifs Globaux. Après ces années d'évaluations locales, il est devenu indispensable de les pérenniser et de les institutionnaliser. Affirmons nos missions collectives de service public sur le territoire local, par une loi d'orientation sur l'éducation.

12. Prenons le temps de la réflexion et du débat, sans précipitation. Trop d'acteurs sont impliqués par des changements qui modifieront les rythmes de travail de millions d'élèves, de professionnels et de parents. Remettons l'enfant au cœur de nos préoccupations tout en prenant en compte la vie familiale, l'organisation des enseignants et les considérations sociales et économiques.

13. Toute réforme qualitative aura un coût. Un coût pour l'État, pour les collectivités territoriales et pour les familles. En cette période de rigueur financière généralisée et inégalitaire, faisons le choix politique de notre avenir, misons sur notre intelligence collective. L'enfant de cours préparatoire en 2010 sera le futur parent des années 2030.
Nous formons aujourd'hui les générations de demain. L'enjeu est considérable.







Mercredi 2 Juin 2010
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